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Les équipages de chiens d'Alaska dans l'armée française

durant la Première Guerre Mondiale

Hiver 1914-1915, l'un des plus rigoureux de ce début de siècle, le premier conflit mondial a entamé son œuvre depuis quelques mois. Sur les crêtes vosgiennes la neige atteint parfois 2 mètres de haut et l'accumulation des neiges rend long et difficile le travail des mulets. Les soldats doivent continuellement déneiger pour leur dégager le passage. Leur ouvrage s’avère rapidement inefficace.


La folle proposition de deux officiers français

Au mois de juin 1915, deux officiers demandent à être reçus par le commandement de l'Armée des Vosges : il s’agit du capitaine Louis Moufflet, du 62ème bataillon de Chasseurs Alpins ( bataillon de réserve formé à partir du 22ème bataillon) et du lieutenant d’infanterie René Haas. Les deux hommes connaissent bien les difficultés de vie et de transport dans les régions extrêmement froides puisque avant la guerre, ils vivaient en Alaska.
Ils suggèrent alors de s’inspirer des pratiques de l'Alaska et d’utiliser des traîneaux à chiens pour l’acheminement des fournitures. Il existe en France des chiens de « trait » ou de « bât » mais l’activité de traîneau est alors pratiquement inconnue.

Les arguments de deux anciens chercheurs d’or sont incontestables.
À l’inverse des ânes, sur n'importe quelles neiges des Vosges, même nouvellement tombée en grande abondance, un attelage de chiens circulerait aisément.
Le chien présente de plus d'autres avantages sur le mulet: il est pratiquement insensible et résistant au froid. On le loge dans le moindre abri ; il se nourrit facilement.
Qui plus est, ces chiens-là sont dociles, n'aboient pas et ne préoccupent pas des coups de fusil tirés à côté d'eux.
Attelés à des traîneaux, ou quand il n'y a pas de neige, à des voitures légères, 10 chiens peuvent traîner 250 kilos environ de charge utile.

À l’inverse, en haute montagne neigeuse, un mulet transporte lentement et avec beaucoup de difficultés une charge utile de 80 Kilos. Alors qu’un attelage de 10 chiens, se déplacerait plus vite et à moindre fatigue sur une distance de 50 ou 60 kilomètres. Le mulet ne peut faire avec peine qu'une trentaine de kilomètres. un attelage équivaudrait donc à 6 bons mulets.

Dans un premier temps, l’état-major sourit devant une telle proposition. Tout à son prestige et ses traditions, il juge la solution « Haas & Moufflet » d’autant plus irrespectueuse qu’elle suggère que la Cavalerie, division d’élite de l’armée française et dont l’échec est avéré dans les Vosges, serait inférieure à un bataillon de chiens !

Patients et déterminés, les deux officiers sont venus avec des documents et des photos. Ils racontent leurs propres expériences de déplacements, là-bas à la frontière de l'Arctique. L’expérience des Esquimaux, celle des chercheurs d’or du Klondike et bien sûr, des attelages postiers qui sillonnent le grand nord, sur plus de 1300 kilomètres dans la tourmente, et que rien n’arrête. Rien, pas même le blizzard.

Septembre 1915 : le projet est officiel

Le général de Maud'huy, qui commande la VIIème Armée depuis le mois d’avril, approuve l'envoi dans les Vosges d'un équipage comprenant 400 chiens d'Alaska et une quarantaine de traîneaux. Leur fonction devant débuter sur l'actuelle route des Crêtes, là où les autres moyens de transport ne peuvent aller.
Le prix de revient de la Section de 400 chiens rendus en France est inférieur à celui d'un équipage de 100 mulets.
Par ailleurs, un équipage de chiens exige moitié moins de personnel, de dépenses de nourriture et leur entretien est pratiquement nul d'où l'adoption du projet.

La création d'une section de chiens de traîneaux nécessite un certain nombre de préalables sur les lieux mêmes d'utilisation traditionnelle, c'est à dire l'Alaska :
- sélectionner et acheter les chiens, leurs traîneaux et le matériel,
- embaucher trois ou quatre spécialistes locaux pour assurer l'encadrement et la formation des militaires français des Vosges sur la conduite des attelages.

Ces considérations, avec le soutien du Général de Maud’Huy, ont conduit à l'envoi en mission en Alaska du capitaine Moufflet et du sous-lieutenant Haas, comme mandataires avertis et au courant des habitudes et des moeurs du pays avec pour mission d’acheter plus de quatre cents chiens, des traîneaux et des harnachements, ainsi que des provisions de nourriture spécifique.

Le 5 août 1915 : le ministère de la guerre est informé officiellement.

Le 7 août : Mr Millerand, Ministre de la guerre approuve le projet.

Réalisation du projet en Alaska

Dès réception de la nouvelle, les deux officiers embarquent pour le Nouveau Continent et entament leur traversée de l'Atlantique en vapeur qui durera 15 jours. Le Capitaine, sérieusement blessé lors de combats dans les jours précédents*, s'installe donc à Montréal afin d'organiser la réception des chiens. De son côté, son adjoint le lieutenant Haas, qui lui aussi connaît l'Arctique, poursuit sa route vers Nome via Seattle.

Avant même la réception de l’ordre, René Haas avait fait câbler un message à Nome, au bord de la mer de Béring par le relais TSF de la Tour Eiffel. Il télégraphie au plus célèbre des conducteurs de traîneaux à chiens d’Alaska, le musher Scotty Allan*, celui-là même qui inspira Jack London, pour lui demander son soutien, son expertise et son aide.

À des milliers de kilomètres à l’ouest de Montréal, avant l'arrivée de Haas, Scotty a déjà commencé la tournée des villages esquimaux dans la plus grande discrétion, laissant juste croire qu’il recherche de nouveaux chiens pour son chenil. Si les Inuits* avaient su que Scotty achetait pour le compte du gouvernement français, les prix auraient immédiatement flambé.

Pour l’Écossais naturalisé Américain, l’évènement est d’importance. Scotty Allan, avouera plus tard : « J’entrais dans une période de ma vie si importante, qu’il me parut que mon passé n’avait été jusque là qu’une préparation à la dramatique partie que j'allais alors devoir jouer. »
Ellen, sa femme, redoute qu’il ne profite de l’occasion pour rejoindre le front en Europe. De furieuses discussions les opposent. Scotty prétend que sa présence sur place est indispensable, que les Français n’y connaissent rien, ni en chiens, ni en traîneaux, qu’il n’ira pas sur le champ de bataille, mais qu’il faut bien former les attelages et apprendre aux militaires à les conduire. Rien n'y fait et pour plus de sûreté, sa femme cache ses papiers pensant qu’ainsi, il ne pourra pas sortir du pays. Scotty, lui, a déjà pris sa décision. Sans même prévenir sa femme, il ira en France avec ses chiens.
L’arrivée de traîneaux tout neufs que Scotty a fait construire en noyer pour leur solidité par des esquimaux consciencieux, le stockage de plusieurs tonnes de saumon séché, des centaines de harnais, de lignes et de cordes intriguent tout de même la population locale qui reste sur sa faim d'informations.


Lorsque le lieutenant Haas arrive à Nome, les chiens sont prêts avec traîneaux, harnais et 2 tonnes de saumon séché ...

Le problème est maintenant d'embarquer rapidement autant de chiens sur le bateau. Mais Scotty a déjà son idée. Il prépare une corde d'une centaine de mètres de long avec cinquante trois anneaux distants de 1,60 mètre. Puis il attache les chiens deux par deux aux anneaux, avec en tête de file pour contrôler l'attelage, 28 de ses propres chiens.
On n'avait jamais rien vu de semblable : 106 chiens attelés deux par deux ! Une simple rupture de longe, une bagarre entre chiens auraient irrémédiablement conduit à la catastrophe. Mais les chiens de tête de cette immense procession s'avèrent irréprochables et particulièrement Spot, qui appartient à George, le fils de Scotty, et qui mène fièrement les chiens.

 

l'embarquement des chiens

L'immense convoi s'ébranle, les chiens tirant un lourd chariot, attelé à 4 chevaux de trait, tractant eux en sens inverse pour freiner les chiens.
Malgré les freins serrés à bloc et les efforts des chevaux qui se laissaient littéralement traîner, l'incroyable attelage partit à une allure si vive que le cocher prit peur.

 

Cependant l'embarquement sur la barge se fit en fin de compte, sans histoire et ne dura que trois heures.

 

 

 

Lorsque Scotty avoue leur destination finale, les vendeurs sont partagés entre deux sentiments. Les premiers regrettent d’avoir vendu à un si bas prix, tandis que les seconds auraient, volontiers, contribué de bon coeur à l’effort de guerre.

Par jeu, Scotty baptise sa troupe K9 ['keinain], un jeu de mot en anglais sur la prononciation du mot canine. L’embarquement des chiens aura donné lieu à un véritable spectacle dès que toute la ville eut su que les équipages partaient pour la guerre en Europe. Les rues étaient pavoisées aux couleurs de l’Amérique et de la France, et les écoles fermées pour l’occasion. Le Cardinal Rowe était même là pour bénir ce premier corps expéditionnaire américain qui aura embarqué au son de la fanfare qui jouait en boucle "La bannière étoilée" et "la Marseillaise".

En effet, pour la population, c’est un peu d’eux-mêmes qui part au combat.

Finalement Scotty Allan, contre l’avis de sa femme et de sa famille, décide de se porter volontaire pour former les Chasseurs Alpins en France. Il le fait à titre personnel, la neutralité américaine lui interdisant de prendre part officiellement au conflit. L’armée française a ainsi "engagé" une dizaine de ressortissants américains portés "volontaires de leur propre chef ".

Le grand voyage commence

La première étape dure neuf jours jusqu'à Seattle, sans incident. L'aventure doit maitenant les emmener par le train jusqu'à Québec : un périple de 5 000 kilomètres.

Le transfert entre le navire et le train se fait sans difficulté sous la protection des Highlanders canadiens de Vancouver.

Puis le voyage se poursuit en train. Les chiens sont installés dans deux wagons Pullman spécialement aménagés, chaque chien devant disposer d'une niche individuelle. Un détachement de soldats assure leur sécurité à chaque halte, car les espions allemands pourraient s'avérer prêts à tout pour anéantir la mission. Haas et Allan déjouent ainsi ce qui ressemble fort à des tentatives d’empoisonnement des chiens et d’assassinats sur leur personne.
De fréquents arrêts sont prévus afin de laisser les chiens se dégourdir les pattes, exercice indispensable pour leur santé.

 

A Québec, Scotty Allan et le Lieutenant Haas retrouvent le Capitaine Moufflet. Avant leur arrivée, le capitaine est parvenu à réunir quelques 300 chiens de la Belle province et du Labrador, a fait fabriqué des harnais et des traîneaux. Lui aussi à du lutter contre les espions allemands, mais également contre les profiteurs de tous genre qui s’engraissent à bon compte sur la guerre.

En moins de deux semaines 436 chiens sont réunis : les harnais confectionnés, les soixante-dix traîneaux construits ainsi que les cinq tonnes de biscuits spéciaux préparés.
Scotty Allan doit aussi se faire établir un nouveau passeport, car sa femme ne lui a pas rendu le sien et il n'est pas parvenu à remettre la main dessus !
Les chiens sont rassemblés dans un parc des expositions près duquel se dresse un centre d'expérimentation des munitions de l'armée canadienne. La canonnade est quasi-permanente et la terre tremble à longueur de journée. Au bout de deux jours, tous les chiens sont rompus au bruit des coups de feu.Quelle mise dans l'ambiance idéale pour nos futurs soldats ! Un baptême du feu auquel les chiens répondent par des hurlements que seule la voix du musher parvient à faire taire peu à peu.

La principale préoccupation des 3 spécialistes est la discipline, elle se doit d'être très stricte : il faut en particulier éduquer les chiens à ne plus donner de la voix, car aucun capitaine de navire n'acceptera de transporter des chiens bruyants à travers l'océan truffé de sous-marins allemands.

A Québec, où normalement, ils doivent embarquer dans le plus grand secret, impossible de passer inaperçu. La mission s’étale à la Une des journaux, avec une pseudo interview du célèbre musher. Dans la gare, les colporteurs annoncent « Tout sur Scotty Allan et ses loups d’Alaska qui partent dévorer les Allemands ! »

Pendant ce temps, le Capitaine Moufflet cherche un vapeur pour traverser l’Atlantique. Mais en vain.

 

 

La traversée de l'Atlantique

C’est finalement un vapeur de 4200 tonnes, Le Poméranien, de la Allan Steamship Line Company, sauvé de la démolition pour cause de guerre, qui accepte ce fret jugé dangereux.

Pour les marins, les chiens présentent en effet le risque majeur d’aboyer et de donner l’alerte aux sous-marins.

Le commandant du bateau est bien décidé à installer les chiens dans l'entrepont à cause de leurs hurlements.
En inspectant les cales insalubres, Scotty Allan fulmine : le manque d’air, l’humidité, les vapeurs des machines, les chiens n’y survivront pas. Il faut les installer sur le pont.
" Ces animaux doivent être installés dans la cale, sous les ponts pour que les sous-marins n’entendent pas les aboiements, affirme Sandy Mac Donald, le commandant du Poméranien.
Le commandant, déjà peu enclin à la mission, est catégorique : hors de question de risquer sa peau pour quelques clébards malades. Le ton monte.
- Impossible ! Rétorque Scotty Allan à son compatriote, ils ont besoin d’air, au fond ils seront malades.
- Trop bruyants, trop dangereux, poursuit le marin qui a déjà réalisé une trentaine de traversées depuis le début du conflit.
- Mes chiens ne hurlent pas, poursuit Scotty excédé, venez passer la nuit avec eux et si vous entendez le moindre cri, j’accepterai vos conditions.
Les chiens, parqués dans un hangar dans un état de surexcitation. Pourtant, lorsque Scotty Allan prononce quelques mots, les têtes de meute sont ramenées au silence et montrent des signes de reconnaissance. Peu à peu, tous les chiens vont ainsi cesser de hurler et l’incrédule commandant racontera que Scotty Allan parle aux chiens. Tard dans la nuit, des heures de silence après, les chiens n’ont pas bronché et le vieux marin abdique : Les chiens seront admis sur le pont. Et Scotty Allan a droit à des excuses.

Les chiens sont alors répartis dans 170 caisses à claire-voie, cloisonnées pour recevoir entre 2 et 3 chiens chacune et placées dos à dos. Elle laissent une allée d'environ deux mètres entre les rangées et solidement enchaînées au pont afin d'éviter qu'elles ne soient emportées en cas de mauvaise mer. Ils sont ainsi libres de sortir dans la journée, simplement retenus par une laisse. Les caisses sont supposées servir de chenils sur le front Vosgien une fois arrivés.

Le Poméranien descend le fleuve Saint-Laurent avant de se lancer dans la traversée de l’Atlantique Nord, infecté de sous-marins Allemands. C’est un vieux bateau rouillé qu’on a sorti de sa retraite pour cause de guerre. Surchargé, sa ligne de flottaison plonge de trente centimètres sous le niveau de la mer.
Une fois dans la zone de guerre, chaque nuit, Scotty est sur le pont avec la meute. Il réussi le miracle d’imposer le silence pendant toute la traversée. De nombreuses fois le bâtiment croise de légères lueurs à l’horizon déclenchant l’alerte d’embarquement dans les canots de sauvetage.

Une nuit de tempête, la violence des éléments brise plusieurs caisses et en détache une bonne partie. Le navire, peu manoeuvrable embarque des paquets d’eau. Tous les matelots luttent pour éviter les caisses ne passent par-dessus bord. Au petit matin, les chiens sont trempés jusqu’aux os, apeurés et blottis aux fonds des caisses.

Durant la traversée, le musher accroche à chaque collier, une plaque de cuivre avec le nom de chaque chien, son numéro d’équipage et sa place dans l’attelage. Il marque également, les harnais, les traîneaux et les traits. De cette manière, il évitera la pagaille face à l’inexpérience des soldats français.

Chaque jour, l'Amirauté Britannique envoie au commandant la route par message chiffré et le fait naviguer en zigzag et à l'aveugle pour éviter et tromper les sous-marins.
La nuit, le bateau glisse sans bruit, chaque ouverture occultée par des oreillers. Les portes sont bloquées pour empêcher qu'elles ne claquent. Parfois, les hommes aperçoivent des lumières sur la mer, les vigies sont nerveuses. Elles inquiètent l'ensemble du navire et donnent l'alerte pour un oui pour un non.
Dès que le navire est entré dans la "zone des opérations", les chiens sont devenus mystérieusement et totalement silencieux. Le commandant lui-même n'en revient pas. Plus tard, il dut avouer qu' "un aveugle n'aurait pu dire qu'il y avait un seul chien à bord".


Au bout de quinze jours de navigation aveugle, le Poméranien est pris en compte par deux chalutiers anti-mines qui l'escortèrent jusqu'en rade du Havre. petite touche d'ironie : Il s’amarre sur le même quai où débarquera deux ans plus tard le corps expéditionnaire américain.

 

Les chiens débarquent en France

Pour constituer les unités des équipages canins, des volontaires ont été demandés en avril 1916 dans les différentes formations employées sur le front d’Alsace.
Tous ces volontaires, gradés et hommes de troupe sont rassemblés et un détachement précurseur important est dirigé sur le Havre pour y prendre livraison des animaux et du matériel qui vont y être débarqués.

Les deux chalutiers ont pris le navire en charge à 10 heures du matin et l'amènent à quai. Aussitôt un train se range le long du bord, et six grues se mettent en action. A 12 heures tout est terminé, chiens et hommes sont installés dans les anciens abattoirs du Havre.

Il a été prévu 60 attelages de 7 chiens et une vingtaine de chiens en réserve.
Chaque "team" (attelage) comprend un chien de tête, un ailier droit, un ailier gauche, un centre droit, un centre gauche, un arrière droit et un arrière gauche. Ceci s'avérant une façon simple d'atteler, bien adaptée à l'inexpérience des soldats français.

Entre 60 et 80 soldats, chasseurs alpins ou soldats issus du Train des équipages, sont donc au Havre pour suivre les entraînements avec leurs attelages et former les premières Sections d’équipage de chiens d’Alaska.

À ce moment, le musher alaskan s’interroge toujours sur ces hommes. Le souvenir qu’il a conservé des Français pendant la ruée vers l’or ne plaide pas en leur faveur. Sur la piste, ils étaient souvent agités, bavards, jamais pressés de travailler et pas très doués avec les chiens qui en retour ne les respectent pas vraiment. Pour ajouter à la situation, lorsque les soldats se trouvent pour la première fois en face des chiens, ils se mettent à rire! Ces toutes petites bestioles qu'on leur envoie de l'autre bout de la terre pour faire ce que les chevaux, les mulets et les hommes ont été incapables de réussir ? Tout simplement impossible !

L'entraînement commence : 2 fois par jour, la moitié des attelages est mis en place. Les chasseurs sans aucune crainte, manipulent les chiens qui commençent rapidement à s'habituer à leurs nouveaux maîtres. Reste le plus dur pour les français : apprendre les mots magiques qui permettent au musher de diriger le traîneau, en Anglais.

Le 15 décembre 1915 : L'ensemble des hommes et des chiens arrive dans les Vosges

 

Sur le front

En arrivant sur le front Vosgien, les chiens sont dispatchés en 2 sections :

- la première, sous le commandement du Lieutenant Haas est installée au Tanet,
- la deuxième, sous le commandement du Lieutenant Hérodier est installée à Breitfirst (ou Birsfirt).

 

Une fois les éléments arrivés sur le Syndicat Saint-Amé dans les Vosges à quelques kilomètres des combats, Scotty Allan est agréablement surpris lorsqu’il rencontre les Chasseurs. Il avoue alors avoir eu un a priori une image peu flatteuse des Français d’Alaska. Mais ces hommes sont calmes et attentifs, tous ont vécu l’enfer du front et comprennent l’importance de leur mission. Certains d’entres eux, comme le Père Bernard, missionnaire du Canada et de l’Alaska, retrouvent leurs chiens qu’ils avaient laissés derrière eux à Nome auprès de Scotty.

Pendant toute l’instruction, le lieutenant Haas servira d’interprète.


Soixante équipages, formés chacun d’un traîneau et de sept à neuf chiens, passent plusieurs semaines à s’entraîner.

 

La Composition d'une Équipe

Une équipe de chiens de l'Alaska se compose régulièrement de neuf bêtes, quatre couples dirigés par un chien particulièrement vigoureux, attelé seul à l'avant et guidant la colonne. Celui-là seul est éduqué à obéir à la voix. Quelques commandements en anglais suffisent à le diriger. Et ces commandements, que tous les conducteurs ont appris, maintiennent l'ordre dans la petite troupe, faisant au reste la joie des poilus qui croisent l'attelage.

Deux conducteurs sont attachés à chaque équipage. L'un dirige l'ensemble. Il se tient debout à l'arrière, le pied appuyé sur le frein qui, par pression s’aggripera dans la neige par ses pointes d’acier. Alors que le second s'occupe, à l'avant, du détail de la marche. Ce traîneau fait de frêne est destiné aux voyageurs, généraux en inspection, officiers de liaison, etc.

 

Mais il existe une autre sorte de traîneau, en noyer, plus massif et d'une capacité plus grande destiné aux transports. C'est ce dernier qui charge le matériel, les munitions, les blessés. L'attelage va prendre en compte, en bas des pentes ou des câbles transbordeurs, les matériaux et les vivres amenés des vallées et les transporte en première ligne jusqu'aux boyaux, de jour comme de nuit et par tous les temps. Chaque équipe peut porter ainsi de trois à quatre cents kilos à chaque voyage, à une vitesse moyenne de 8 kilomètres à l'heure. Elle peut faire environ 40 kilomètres par jour et, en cas de besoin, jusqu'à 70 kilomètres. Autant que faire se peut, on aménage les pistes pour le passage des traîneaux, mais les attelages se contentent d'un rien et se révèlent toujours capables de progresser.

Deux grands blessés tiennent sur un de ces traîneaux allongés; quatre blessés légers peuvent être assis. On le voit, les équipes de l'Alaska rendent de très gros services aux troupes de montagne. Si l'on songe que les chiensne ne prennent qu'un seul repas, revenant à 15 centimes, on comprendnon seulement l'utilité mais encore plus l'avantage de ce moyen de traction qui, de plus, a mis dans le tragique de cette guerre une note de pittoresque.

En été, les chiens ne demeurent pas inactifs. Ils traînent sur les rails de la voie des wagonnets qui peuvent contenir jusqu'à une tonne de matériel, transportant ainsi le double du chargement d'hiver. En toute saison, ils ramènent des premières lignes à l'arrière les blessés: aucun autre moyen de transport n'assure à ceux-ci, dans les mauvais chemins de la montagne, plus de confort. Ce n'est qu'avec l'arrivée des américains dans les VOSGES que les locomotives virent le jour, au dépend de l'activité estivale des sections d'équipages canins de l'Alaska.

 

 

Les sections de l'Alaska

Deux sections aux ordres du capitaine Moufflet furent créées

La première section de l'Alaska s’installe dans des baraquements à la ferme du Tanet près de Col de la Schlucht. Plus tard, la ferme sera détruite par un bombardement. Deux chiens perdront la vie. L'unité s'installera dans les bois à gauche de la route du Tanet en Valtin, à 400 mètres de l'ancienne ferme.

Elle se compose de :
1 officier, le lieutenant Mallet ; 68 hommes, dont 1 adjudant, 4 sous-officiers, 1 sous-officier comptable et 46 conducteurs et hommes de corvées ; 160 chiens ; 25 traîneaux.

Cette section est en charge du soutien des 151° et 127° divisions. Ses principaux points de ravitaillement sont le Calvaire, le Lac Blanc, le Lac Noir, la Roche des Fées, Rossberg, le Linge...

L'installation est très pittoresque. Une grande affiche indique l'emplacement du camp "New Alaska". Les chiens sont à la chaîne, en travées de 10 chiens séparés les uns des autres par une cloison en planches et en grillage.
Ces travées sont étagées. Les cuisines des chiens et des hommes sont en briques. Tout est assez coquet : bureaux, chambrées des hommes, des sous-officiers, etc...
Il y a 164 chiens dont 40 chiens issus de chenils français. Ces derniers ne satisferont pas le lieutenant Haas. Ils se fatiguent trop vite, ne peuvent travailler qu'un jour sur deux et leurs membres sont trop fragiles.
En matière de discipline, le Lieutenant Haas est sous les ordres du Général commandant la Division située à Anoux, à 40 ou 50 kilomètres de là, et pour le travail sous la direction de la division américaine dont le Q.G. est à Gérardmer (28 kilomètres). Le secteur étant destiné à devenir Américain, il a pris ses dispositions pour travailler avec eux.

 

La deuxième section de l'Alaska est issue des rangs du 14° Escadron du Train. Elle est composée d'un officier, le maréchal des logis d’artillerie Hérodier, promu sous-lieutenant. Lui aussi est rentré d'Amérique du Nord pour participer au conflit et était attaché à la Maison Revillon ;tout comme l'était le lieutenant Haas avant le conflit. Font également partie de la section 62 gradés ou conducteurs, 111 chiens de trait, dont 4 français provenant de l'ancien chenil de Wesserling et 5 paires de skis.
Cette section s’installe au camp Boussat, à Breitfirst, au-dessus de Kruth
Wildenstein et Mittlach en Alsace dans des baraquements avec chenil.

Cette section est en charge du soutien des 52°, 96° et 13° divisions d'infanterie. Ses principauxx points de ravitaillement sont l’Hartmannswillerkopf, la cote 1025, Mittlach, le Linge, Lac Noir, Lac Blanc, Metzeral, le Honeck...

Elle devra tout comme son homologue déménager à Wildenstein, à la suite d'un violent bombardement. Le Lieutenant Hérodier déclare que lors du bombardement de Breitfirst, la deuxième section a perdu 20 chiens: 18 tués et 2 morts des suites de leurs blessures.
A Wildenstein, le chenil est installé sommairement mais hygiéniquement ; les chiens sont à l'abri, sur un plancher surélevé de 5 centimètres, à la chaîne, sans séparation et il n'y a pas de bagarre.La section remontera à Breitfirst le 15 octobre 1916.

En hiver, les chiens redoublent d'ardeur au travail. De novembre 1916 à mai 1917, les chiens ne connaissent aucun répit. un attelage de 9 chiens aura transporté 22.530 kilos sur 1350 kilomètres. Pour remplir cette mission, 200 mulets auraient été nécessaires.
Les 4 chiens de Wesserling se comportèrent parfaitement et le Lieutenant Hérodier en fut très satisfait.

La section possédait, en outre, deux chiens de trait provenant du chenil central. Ces derniers étaient affectés à des colombophiles qui s'en servaient tous les jours. 18 chiens étaient de pur type esquimau, 7 de type labrador, le reste venaient du Lac Saint-Jean au Québec. Les chiens esquimaux plus lents que leurs congénères pouvaient en contrepartie tirer un traîneau de 400 kilos avec 2 hommes.

La deuxième section se lance dans l'élevage et plusieurs chiens nés au chenil prendront part aux missions.

Les gradés et conducteurs de la section seront en outre appelés, à l’occasion de coups de main, à servir des pièces de 155.

On rapporte qu'une mission de 120 kilomètres a été réalisée en une journée, avec 9 chiens attelés à un traîneau chargé de 300 kilos avec 3 hommes en armes et munitions.

Pour aller plus loin :

Coûr occasionné par les S.E.C.A., à titre indicatif :

Le prix de revient des S.E.C.A. a été de 137 390 F et se décompose de la façon suivante :

prix d'achat moyen d'un chien : 140 F soit, pour 436 chiens : 61 040 F
prix d'achat moyen d'un traîneau : 500 F soit, pour 70 traîneaux : 35 000 F
prix d'achat moyen d'un harnais : 30 F soit, pour 440 harnais : 13 200 F

Voyage initial en Alaska :
France - Etats-Unis : 500 F
New-York - Seattle : 500 F
Seattle - Nome : 500 F
dépenses incidentes : 150 F
frais de séjour : 1 500 F
frais de transport des chiens ...25 000 F

La ration alimentaire des S.E.C.A. (journalière et unitaire) :
* 750 grammes de viande,
* 550 grammes de pain (ou 300 gr de riz ou de pâtes ou encore de légumes),
* 7,5 grammes de sel,
* 650 grammes de charbon,
* 3 grammes de bougie,
* 4 kilos de litière (du 1er octobre au 31 mars).
* S.E.C.A. : Sections d'Equipages Canins d'Alaska.


L’instruction du personnel fut principalement faite par les lieutenants Mallet, Hérodier et par le Révérend Père Bernard, missionnaire du Canada et de l’Alaska qui connaissait ce mode de transport pour l’avoir pratiqué en temps de paix.

Selon la nature, le poids du chargement et l’état de la neige, les traîneaux étaient attelés de 5, 7 ou 9 chiens accouplés par deux.
Pendant la période des grands froids, lorsque toutes les communications étaient interrompues, quand les fantassins étaient bloqués par les neiges dans leurs tranchées, les artilleurs dans leurs abris de batteries, les équipages canions, sur leurs traîneaux, transportaient à leurs camarades les denrées indispensables : des vivres, du charbon de bois, des vêtements chauds et des munitions.

Pendant la période d’été, les traîneaux pouvaient encore être munis de roues caoutchoutées et le ravitaillement continuait dans des conditions analogues.

Deux exemples de missions accomplies :

En 4 jours : 90 tonnes de munitions à une batterie qu'hommes, mulets et chevaux avaient tenté de ravitailler pendant 15 jours, sans parvenir à apporter un seul obus.
En une nuit :30 kilomètres de fils téléphoniques et rétablir ainsi la liaison avec un poste isolé par les Allemands.
Des avions de reconnaissance avaient repéré le poste, mais n'avaient pu, jusque là, lui être d'aucun secours. Grâce au téléphone de campagne ainsi posé et à des reconnaissances aériennes, le Q.G. fut capable de diriger les forces encerclées et de leurs faires rejoindre les lignes françaises.

Le 4 novembre 1917, le Service des Chiens de Guerre faisait remarquer que l'expérience poursuivie depuis un an avait permis d'obtenir un meilleur rendement, en adaptant les chiens de l'Alaska au milieu dans lequel ils vivent, en les acclimatant et en leur faisant subir une éducation appropriée aux modes de transport employés en France.
Les divers rapports envoyés par le Lieutenant Haas ont fait ressortir que les transports furent très divers et que le prix de la tonne kilométrique est passé de 17 francs à 5 francs.

Le 2 septembre 1917, les Sections des Equipages Canins de l'Alaska furent invitées par le Service des chiens de guerre à faire des essais de portage individuel (charge sur le dos et les flans du chien). Le Lieutenant Haas fit connaître qu'il lui avait été impossible de poursuivre journellement les expériences, car n'ayant que peu de jeunes chiens (plus apte au dressage), il lui avait été difficile de dresser au portage ses chiens adultes.

Le 1er avril 1918, les équipages canins furent rattachés à la 50° compagnie du 19° escadron du train

Plusieurs chiens furent décorés de la Croix de guerre et de nombreuses médailles militaires. Près de la moitié des effectifs canins a péri sous le feu de l’ennemi. Tous eurent droits aux honneurs de la presse française et américaine qui ne manquaient jamais de faire état de leurs exploits. A la fin de la guerre, les Chasseurs Alpins gardèrent leurs chiens avec lesquels ils s’étaient liés d’affection. +

Le 18 juillet 1918 : une fin héroïque
L'effectif des S.E.C.A. (Section d'Equipages Canins d'Alaska) qui était de 436 chiens en 1915 était tombé à 247 chiens, de ce fait le Service des Chiens de Guerre avait mis à la disposition du Lieutenant Haas, un certain nombre de chiens français semblables à ceux utilisés dans les sections de chiens porteurs, en service dans diverses armées.
Une étude a été faite pour ramener 250 chiens d'Alaska supplémentaires en prévision de l'hiver 1918 afin d'augmenter l'effectif des S.E.C.A..
Or l'armistice fut signé peu de temps après, alors le service des chiens de guerre décida la réunion des 2 sections d'équipages canins de l'Alaska en une seule.
Cette réorganisation permit de réduire l'effectif des hommes suite à la diminution du nombre de chiens.
Les chasseurs alpins devinrent d'assez bons conducteurs de chiens qui fréquemment oubliaient la guerre, malgré la mitraille, tant leurs missions étaient sportives. Trois des chiens d'Alaska furent décorés de la Croix de Guerre.
La guerre terminée, ces chiens finirent leur vie héroïque en pantoufles, comme chien de salon chez certains particuliers et militaires.

 

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